CANNES 2018

La dernière bouillabaisse de Martin Scorsese

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Pour les 50 ans de la Quinzaine des réalisateurs, Martin Scorsese était de retour à Cannes pour une grande masterclass. Contre toute attente, le cinéaste américain n'y a pas du tout raconté l'histoire de sa dernière bouillabaisse sur la route du Cap d’Antibes. Un épisode qu’il n’a pourtant toujours pas digéré.
Très belle imitation de Steve Carell par Martin Scorsese.
Très belle imitation de Steve Carell par Martin Scorsese.

“Monsieur Scorsese, impossible, impossible ! De Niro ? Plus jamais, plus d’invitation. Plus jamais. Impossible.” La scène se déroule en 1997. Le propriétaire de Tétou est clair quand il barre la route au critique américain Roger Ebert et sa femme, tous deux invités par Martin Scorsese dans ce petit restaurant coincé entre une voie rapide et la Méditerranée, où l’on sert la bouillabaisse la plus chère du monde. Scorsese a réservé pour 22h. Il est maintenant 22h15. Pas moyen. De Niro n’est pas attendu, apparemment. Les Ebert décident tout de même de s’installer autour de la grande table pour dix personnes, en attendant Monsieur Scorsese. Autour, les serveurs leur envoient des œillades fumantes. Chaud devant. “Désolé, impossible, vous devez sortir maintenant, reprend le propriétaire. Les gens qui attendent sont très en colère. Je ne peux plus les faire attendre ! Impossible ! Monsieur Scorsese, plus tard ! Monsieur De Niro, etc.” Bien. Les Ebert sont mis à la porte du restaurant pour piétiner devant la route qui relie Cannes à Antibes. Puis Scorsese débarque. Mais trop tard, la table a été donnée à un groupe de Français qui attendaient là depuis très longtemps, paraît-il. “Mon

Claude Lelouch ! Ils ont donné ma table à Claude Lelouch ! Eh bien, on est en France
Martin Scorsese

Dieu, qu’est-ce qu’on a, quinze minutes de retard ?” Il jette un œil à la grande table. “Claude Lelouch ! Ils ont donné ma table à Claude Lelouch, souffle-t-il. Eh bien, on est en France.
Martin Scorsese tombe de haut. Il est un habitué de chez Tétou. Il faut dire que depuis la présentation de Mean Streets à la Quinzaine des réalisateurs il y a 44 ans, le cinéaste a eu le temps d’arpenter Cannes à chacun de ses séjours. “Quand vous y allez chaque année, vous arrivez à un point où vous pouvez vous y promener les yeux fermés”, écrit-il dans la préface du livre Two Weeks in the Midday Sun, de Roger Ebert. Décrivant ce qu’il appelle le “Cannes State of Mind”. “À moins que vous soyez français ou italien, vous êtes en plein jetlag. À droite du Palais, le centre nerveux, il y a la Quinzaine, les hôtels, le Majestic, le Grand Hôtel, le Carlton, le Martinez et les plages privées. À gauche, les restaurants, le port et la vieille ville, si vous vous sentez de marcher (…) Il y a une forme de folie, avec les journalistes et les critiques qui se précipitent d’une salle à l’autre, tous les rendez-vous dans les cafés et les restaurants. Les files d’attente pour les projections, les festivaliers qui guettent la moindre star, les paparazzi qui crient leurs noms. Le feu d’artifice des flashs des photographes au moment de monter les marches. Des gens, des gens et encore d’autres gens. Ah, et ils y montrent aussi des films !”

“Je n’avais pas assez de monnaie pour donner un pourboire”

De ses années cannoises, le cinéaste conserve quelques bons souvenirs de projections. Celle de Mean Streats, en 1974, puis de Taxi Driver, deux ans plus tard, après laquelle le président du jury, Tennessee Williams, avait laissé entendre qu’il n’y avait aucune chance que le film remporte quoi que ce soit. Martin Scorsese avait alors décidé de rentrer au pays, apprenant la décision du jury de lui décerner la Palme d’or à l’autre bout du monde. Il y a aussi la projection de son documentaire La Dernière Valse. “Le seul moment où vous pouvez faire un test technique, c’est à 2h ou 3h du matin”, se souvient le cinéaste américain, qui s’était rendu dans la salle au milieu de la nuit, accompagné de l’attaché de presse Jean-Pierre Vincent et de Marcello Mastroianni, pour tester le son et l’image avec le projectionniste. Avant de quitter les lieux sans se retourner. “Des années plus tard, Jean-Pierre m’a dit qu’il s’était réveillé à 6h avec la tête de Marcello Mastroianni sur son épaule, dans le noir, au milieu de la salle vide. On les avait oubliés.”


Retour en 1997. Bloqué devant la porte de Tétou, le groupe mené par Scorsese se tasse autour de quelques tables dispersées dans les coins du restaurant et commence à s’impatienter. “Je connais le propriétaire depuis des années, remet Marty. La dernière fois que je suis venu, c’était en 1989. Je n’avais pas assez de monnaie pour donner un pourboire, je me demande s’il s’en souvient.” Sa menace de quitter le restaurant pour se rendre dans celui d’à côté, tenu par le frère du propriétaire de Tétou, fait mouche : une table de dix vient de se libérer.
Dans la salle, il y a le Tout-Hollywood. Rob Friedman, le ponte de la Paramount, Woody Harrelson, qui explique qu’il a fait la fête jusqu’au petit matin. À ses côtés, Milos Forman. En face, Sydney Pollack et John Boorman. Martin Scorsese ne passe pas une très bonne soirée. En plus d’être réalisateur, Boorman tient aussi la revue de cinéma Projections. “Dans l’un de ses premiers numéros, il a publié un article disant que Les Affranchis était un film moralement irresponsable. Irresponsable ! Vous imaginez ?” Il est maintenant minuit passé. Les bols de soupe et les assiettes de poisson débarquent à table. Un peu plus loin, Harvey Weinstein est là. Asia Argento aussi. Et Woody Harrelson somnole dans son coin, les yeux ouverts comme dans un état de transe. “Zut ! Alors !” crie le restaurateur. Ze restaurant it iz close. Terminé. Vous devez partir maintenant. Au revoir !” Bien. Ils partent. “Dites-lui que je ne lui ai pas donné de pourboire en 1989.” Réponse du serveur: un “pouf”, désabusé. Sans rancune, apparemment. Mais une chose est sûre, Scorsese n’ira pas cette année. Depuis quelques mois, Tétou, qui avait empiété illégalement sur le littoral, a fermé ses portes et a été démoli. Terminé.  Tous propos tirés de Two Weeks in the Midday Sun, de Roger Ebert

Par Arthur Cerf / avec le CNC, à Cannes