TOUCHDOWN

Le foot US gagne du terrain en Hongrie

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Cette nuit, les New England Patriots et les Philadelphia Eagles s’affronteront pour s’adjuger le Super Bowl, l’événement sportif le plus regardé de la planète, à 3,8 millions de dollars les 30 secondes de pub. À 9 000 kilomètres de là, sur les terres de Viktor Orbán, tandis que le ballon rond perd des fans au fil des défaites de l’équipe nationale, le football américain, lui, ne cesse d’attirer de nouveaux adeptes.

Facile de savoir qui Gábor Boda supportera cette nuit devant le Super Bowl, vu le rapace qui orne sa casquette verte dissimulant son crâne déplumé. Le costaud président de la Fédération hongroise de football américain et coach des Budapest Eagles observe l’entraînement de ses troupes dans un gymnase scolaire du neuvième arrondissement de la capitale hongroise réquisitionné deux fois par semaine, et il respire la sérénité. Ayant accompagné l’émergence du football américain en Hongrie après la chute du communisme, l’ancien défenseur savoure la popularité grandissante de son sport chéri dans son pays. “Quand j’étais jeune, on écrasait la D3 autrichienne en 93-94 avec mes potes des Budapest Star Force, se souvient-il. Les entraîneurs américains toquaient au portillon mais il a fallu attendre jusqu’en 2004 pour que la mayonnaise prenne, grâce à la première diffusion en live d’un Super Bowl commenté par Attila Árpa (un journaliste hongrois, ndlr). Le succès a été tel qu’une vraie fédé hongroise s’est montée l’année suivante. Aujourd’hui, le pays compte 22 clubs pro, la finale du championnat réunit 5 000 spectateurs, soit trois fois plus que n’importe quel match d’OTP Bank Liga (le championnat hongrois de football, ndlr) et notre sélection monte en puissance.”

Merci “Ricsi”

Budapest Cowbells, Debrecen Gladiators, Dunaújváros Gorillaz, Eger Heroes, Fehérvár Enthroners, Győr Sharks, Miskolc Renegades, Nyíregyháza Tigers, Szombathely Crushers, Tatabánya Mustangs… Bien qu’il faille emprunter des gazons réservés au ballon rond pour jouer et qu’aucune subvention ou presque n’aide le foot US sauce goulash, chaque grande ville hongroise a désormais son équipe locale et vibre en voyant des casques se télescoper. Celle de Székesfehérvár s’est d’ailleurs impliquée en finançant un stade entièrement

Nous sommes encore loin des États-Unis mais l’intérêt grandit vraiment ici
Márk Bencsics, quaterback des Budapest Wolves

dédié à l’ovale ocre. Le terrain de 120 yards inauguré en avril 2016 accueillera les Mondiaux universitaires dans deux ans.
Une telle perspective n’aurait sans doute jamais été envisageable sans un certain Richárd Faragó. Commentateur sur la chaîne câblée Sport 2 et fan des Kansas City Chiefs, il répand depuis une décennie la NFL (la ligue américaine) chez les Magyars et captive des milliers de téléspectateurs chaque dimanche. Impossible de parler football américain en Hongrie sans que le nom de “Ricsi” ne surgisse quelque part, tant ses explications claires et détaillées ont sorti de l’anonymat ce sport jadis extrêmement discret à Budapest. Grâce à lui, le pays s’est familiarisé avec Tom Brady, Peyton Manning, les touchdown et les field goal. “Ricsi est l’ambassadeur numéro un. Il m’a proposé de le rejoindre en cabine en 2009 et je ne pouvais pas refuser même si je flippais”, confirme le quarterback des Budapest Wolves et consultant Márk Bencsics, suivant Faragó ce week-end au 52e Super Bowl. L’an dernier, j’étais avec lui à Houston quand les Pats ont conquis le trophée 34-28 en prolongations contre les Falcons alors qu’ils perdaient 28-3. L’ambiance était si démentielle que j’ai enlevé mon casque quelques secondes pour l’apprécier ! Nous sommes encore loin des États-Unis mais l’intérêt grandit vraiment ici.”

Vrai. Car au-delà du succès télévisé impulsé par “Ricsi”, nombreux sont les quidams budapestois arborant t-shirt, maillot, hoodie, bonnet ou porte-clés à l’effigie de leur équipe américaine préférée. Des goodies vendus en pagaille au magasin spécialisé Touchdown Store situé près de la place Boráros. L’unique boutique 100% foot américain de la capitale hongroise accueille les clients entre parquet pelouse, ambiance vestiaire et reproduction d’un cabinet médical où trônent les crèmes et onguents. Aficionados enrichissant leur collection et joueurs en quête d’équipement s’y croisent régulièrement.

“Une vraie communauté”

Si la Hongrie de Bencsics rivalise difficilement avec le bien meilleur voisin autrichien, elle propose un cursus d’entraîneur de football US ouvert depuis 2007 par l’université du sport de Budapest et dispense une formation pointue des arbitres saluée dans toute l’Europe centrale. Ses arbitres officient à Vienne comme en Allemagne ou bien encore en Serbie sur demande expresse des fédérations amies. La littérature locale sur le sujet n’est pas en reste. Le livre sur la NFL coécrit par “Ricsi”, l’autobiographie traduite du receveur Robert Gronkowski étanchent la soif des mordus, tout comme le magazine Touchdown. “Nous avons environ 30 000 lecteurs et ne comptons en aucun cas nous arrêter en si bon chemin”, se réjouit son rédacteur en chef Ádám Galambos, également éditeur du bouquin sur Bob Gronkowski. Une vraie communauté s’est construite en six années d’existence et les meilleurs experts hongrois mettent la main à la pâte sur les papiers. Je coordonne en parallèle des publications sur les fléchettes et le hockey mais Touchdown est la seule à susciter autant d’engouement. Depuis le premier numéro en 2012, l’effectif s’est renforcé et nous sommes désormais quinze à bosser dessus.”

Adam
Ádám Galambos.

Underground malgré tout, le football américain peine encore à séduire les annonceurs et à se faufiler dans les arcanes du pouvoir. Un stade spécifique comme celui de Székesfehérvár devait voir le jour dans le quinzième arrondissement de Budapest mais le chantier fut brutalement interrompu faute de soutien municipal. Pas de quoi désespérer Gábor Boda pour autant: “Nous avons transformé cette curiosité en sport structuré séduisant tous les âges. Je suis certain que les politiques en comprendront l’intérêt un jour.”

Texte et photos : Joël Le Pavous