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Chanvre à part

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Depuis plus de deux ans, l'ancien surfeur professionnel Vincent Lartizien s'applique à remettre au goût du jour le chanvre. Son idée : fabriquer des t-shirts à partir de cette plante longtemps prohibée. Portrait garanti sans THC.
Vincent Lartizien inspecte la production d'huile de chanvre.
Vincent Lartizien inspecte la production d'huile de chanvre.

“J’ai cru que c’était un surfeur qui voulait fumer du cannabis.” Quand Vincent Lartizien est venu exposer son idée de fabriquer des t-shirts en chanvre dans le bureau de Pierre Jouglain, conseiller bio de la chambre d’agriculture des Landes, ce dernier s’est montré quelque peu circonspect. C’était il y a deux ans, et dans l’esprit de Pierre Jouglain, il n’y avait aucune différence entre le chanvre et le cannabis. Mais en réalisant que le projet de l’ancien surfeur professionnel pouvait offrir de nombreuses opportunités au département, il s’est ravisé. Surtout que les variétés utilisées ne contiendraient aucune substance illégale. Depuis février 2016, avec sa société Nunti Sunya, Vincent Lartizien et ses deux employés transforment la graine de chanvre pour en faire de l’huile, des protéines et bientôt du lait. Soit des produits faciles à fabriquer et rapidement rentables. Depuis fin juin, ils alimentent les rayons de quelque 200 magasins Biocoop en France. Cette année, si tout fonctionne comme prévu, l’entreprise devrait commencer à fabriquer des matériaux de construction, puis, en 2019, des produits cosmétiques et thérapeutiques, et du textile.

“Des entreprises comme Kering, Balenciaga et Lacoste s’intéressent beaucoup à cette matière pour leurs vêtements. Dans dix ans, on sera sûrement habillés avec du chanvre, comme nos grands-parents”
Vincent Lartizien

“Mais cela nécessite de relancer la filature en France. Toutes les machines sont parties en Chine il y a 50 ans”, dit Vincent Lartizien. Jusqu’à maintenant, les t-shirts mis en vente ont été confectionnés dans les Landes avec du chanvre bio importé d’Asie. Aujourd’hui, le projet vit et grandit grâce à l’aide financière de François Payot, ami de Vincent Lartizien et ancien directeur général de Rip Curl Europe, désormais actionnaire majoritaire de la jeune entreprise. En 2017, les fonds s’élevaient à 400 000 euros, soit deux fois plus qu’en 2016. Stéphanie Calvino, à l’initiative du colloque Anti-Fashion, organisé début juin à Marseille, a en revanche été tout de suite emballée par le projet de Vincent. Pour elle, créer des vêtements avec du chanvre correspond tout à fait à l’esprit de ce week-end de conférences. En partant du monde de la couture, les intervenants sensibilisent les gens à des modes de consommation alternatifs. Issue de l’univers de l’aide au développement des créateurs, Stéphanie Calvino affirme que “BMW et Jaguar fabriquent déjà leurs portières de voiture en chanvre. Des entreprises comme Kering, Balenciaga et Lacoste s’intéressent aussi beaucoup à cette matière pour leurs vêtements. Et je suis en contact avec H&M pour les convaincre d’investir dedans. Dans dix ans, on sera sûrement habillés avec du chanvre, comme nos grands-parents”.

“Millions de dollars”

À plus de 50 ans, cheveux gris en pagaille et joues creusées, Vincent Lartizien a gardé son attitude de “free-surfeur” professionnel. Un peu rebelle. Son enfance, il l’a passée à Saint-Tropez. Son père l’imaginait chirurgien, comme lui, mais il n’a jamais eu le bac. Les études l’ennuyaient et sa première expérience avec le surf à 13 ans avait déjà déterminé la suite de sa vie. À peine majeur, en 1983, il rejoint Hawaï. Pour se faire un nom dans le milieu de la glisse, l’île du Pacifique est incontournable. Professionnel au bout d’un an et sponsorisé par Rip Curl, Vincent Lartizien gagne sa vie en s’aventurant dans de nouveaux spots de surf un peu partout sur la planète. Après 18 ans passés à Hawaï, il revient en Europe, imprégné d’un mélange des cultures locale et hippie, dont il garde encore les habitudes aujourd’hui. Puis, en 2002, il devient le premier surfeur à se mesurer à la désormais célèbre vague de Belharra, la plus grosse d’Europe, située au large du Pays basque. Une vague qui orne désormais le packaging de ses produits, en dessous des feuilles et graines de chanvre.

Deux feuilles.
Deux feuilles.

Vincent Lartizien coupe le moteur de sa voiture et fait passer sa ceinture de sécurité au-dessus de sa tête sans prendre la peine de la détacher. Arrivé sur le demi-hectare de chanvre de Julien Larfargue, qui fait partie de la quarantaine d’agriculteurs à lui vendre leur production, l’ancien surfeur est épaté. En se baladant, il glisse ses doigts sur les têtes de cannabis et s’extasie de leur odeur ronde et suave. L’état de forme des plants le ravit également. Avec peu d’arrosage, aucun pesticide ni outil pour les entretenir, ils sont déjà hauts de 1,20 mètre. Le jeune agriculteur de 28 ans laisse pousser les mauvaises herbes et a recouvert toute une partie de son champ avec de la paille pour protéger le sol et “recréer une vie microbienne” sous terre. L’ensemble est visuellement brouillon mais apparemment efficace. “On n’invente rien, c’est ce que faisaient les anciens”, défend modestement Julien Lafargue.

“Au début, on passait pour des illuminés, voire des drogués. Parce qu’on a toujours tort quand on a raison trop tôt”
Jenny, ex-femme de Vincent Lartizien

De retour à son hangar, installé au cœur d’une pépinière d’entreprises située sur la commune de Saint-Geours-de-Maremne, entre Dax et Bayonne, Vincent Lartizien explique que le surf constitue toujours son “mode de vie”, sa philosophie. Son entreprise y est également intimement liée. La volonté de lancer sa marque de t-shirt s’est imposée lorsqu’il a fait le constat que l’industrie du surf avait “abandonné les valeurs qu’elle représentait”, notamment en termes de protection de l’environnement. Un thème auquel il est très sensible : “À cause de leurs usines en Chine ou en Inde, beaucoup de produits chimiques ont été déversés dans l’océan dans lequel on surfe.”

“Crime contre l’humanité”

L’idée de Vincent Lartizien d’utiliser du chanvre pour fabriquer ses produits remonte à son séjour à Hawaï, où “tout le monde parle de cette plante depuis les années 80. Ils disent que c’est le business qui peut faire gagner des millions de dollars”. Et aujourd’hui, “la demande explose, tout le monde en veut”, assure-t-il. Pour preuve, une étude publiée par le cabinet d’études Arcview évalue le marché légal américain du cannabis à 6,9 milliards de dollars en 2016, tout en anticipant le triple d’ici 2021. Sauf que, malgré une réhabilitation progressive insufflée par plusieurs États américains ou l’Uruguay, la plante est toujours perçue comme une drogue. Alors, Vincent Lartizien doit lutter contre les a priori. Pour Jenny, son ex-femme, qui travaille avec lui et qui s’est convertie au végétarisme et à son ésotérisme il y a une quinzaine d’années, le regard des gens n’a pas toujours été tendre non plus : “Au début, on passait pour des illuminés, voire des drogués. Parce qu’on a toujours tort quand on a raison trop tôt, comme le disait Marguerite Yourcenar.” “C’est une aberration, le chanvre a été la première plante domestiquée par l’homme. Les Indiens se soignent avec depuis des millénaires, certaines pyramides d’Égypte ont été construites en béton de chanvre et toutes les voiles des bateaux qui ont découvert le monde étaient en chanvre”, enchaîne son mari.

Des t-shirts fabriqués à partir de fibres de chanvre, produits par l'entreprise Nunty Sunya.
Des t-shirts fabriqués à partir de fibres de chanvre, produits par l’entreprise Nunty Sunya.

La version industrielle du chanvre reste confidentielle, avec seulement quelques centaines d’hectares en France actuellement. D’après Vincent Lartizien, des “lobbies” ont réussi à l’interdire au début du XXe siècle pour instaurer une dictature du pétrole, des produits chimiques et des OGM, qui “foutent notre planète en l’air. C’est un crime contre l’humanité de nous avoir privé d’une telle plante”. Pourtant, “on peut tout faire avec”, dit-il en remplissant d’huile de chanvre des bouteilles en verre. En 2015, le Conseil économique social et environnemental estimait d’ailleurs que le chanvre agricole était une alternative à l’épuisement des ressources minérales et pétrolières. Sur le sol, une triskèle censée envoyer de “bonnes intentions” énergétiques aux graines pour en améliorer leur qualité. “Tout dans cette plante est extraordinaire. Ca pousse partout en six mois. On pourrait éradiquer la faim dans le monde avec et arrêter de couper des arbres pour faire du papier”, plaide l’ancien surfeur. Le nom de sa marque en est le manifeste. Dans “un langage codé énergétiquement”, en vieux sanskrit, Nunti Sunya signifie “la fin de l’emprisonnement”. Il est libre, Vincent.

Par Colin Henry, à Saint-Geours-de-Maremne / Photos : CH


Ils s'appellent Amélie Borgne, Marie-Sarah Bouleau, Julie Cateau, Théo du Couedic, Jéromine Doux, Colin Henry, Jeanne Massé, Charlotte Mispoulet, Maxime Recoquillé, Florent Reyne, Martin Vienne et Lucile Vivat, ils sont étudiants en contrat de professionnalisation au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) et, pendant quinze jours de juin 2017, ils ont travaillé sur un journal d'application en partenariat avec Society.
Ont éclos 24 articles sur le thème – bien moins futile qu'il n'y paraît – de l'apparence, qui seront publiés sur society-magazine.fr. Celui-ci en fait partie.