EN MARGE

Molécule : “Ma musique est une photographie du Groenland”

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Après avoir capté la tempête au milieu de l’océan Atlantique en 2014 pour 60° Nord 43’, le musicien électro français Romain Delahaye, alias Molécule, revient aujourd'hui avec un projet transmédia, -22,7°C, un album audio qui se décline en livre photographique et épistolaire ainsi qu'en film documentaire et en expérience de réalité virtuelle. Pour cela, il s’est immergé pendant plus d’un mois au cœur du Groenland, accompagné par le caméraman Vincent Bonnemazou. À eux deux, ils dressent le portrait visuel et sonore d’une nature hostile… et spectaculaire.

Pourquoi avoir décidé de réaliser ce nouvel album au cœur de l’Arctique ?

À la base, je rêvais du Grand Sud, de l’Antarctique. J’avais très envie de travailler autour du silence. C’est un peu le comble pour un musicien, mais c’est une notion qui me fascine. Et quand on pense au silence, par association d’idées, on pense au désert, et surtout au désert blanc. J’ai commencé à chercher des partenaires et à réfléchir à ce nouveau projet. Pour différentes raisons, le voyage aurait pu se faire seulement en 2018. J’ai donc opté pour le Grand Nord, le Groenland. Ce qui me plaît, c’est le froid, le blanc et le côté monochrome du lieu.

Une aventure d’un mois et demi…

Je suis parti là-bas avec le caméraman, Vincent Bonnemazou. Je tenais à ramener des images pour la scénographie et pour les clips. On avait travaillé ensemble sur mon album précédent, 60° Nord 43’. En novembre 2016, je lui ai envoyé un texto :

J’avais très envie de travailler autour du silence. C’est un peu le comble pour un musicien, mais c’est une notion qui me fascine
Molécule

“Est-ce que ça te dit de partir avec moi au Groenland, un mois et demi ?” Deux jours après, on s’est vus et on a mis les choses en place. On a rejoint le Groenland fin janvier de l’année dernière. On est donc partis à deux avec des kilos de matériel. Deux vols d’avion, deux vols d’hélico et près de huit heures de traîneau pour rejoindre le village et cette petite maison que nous avions louée. Une fois arrivés sur place, on s’est dit : “Qu’est-ce qu’on fout là?” On ne s’attendait pas à tout ça. Ce qui est sûr, c’est que tout seul, j’aurais pété les plombs. Les conditions de vie et le contact avec la population nous ont déroutés. D’ailleurs, c’est le pays du monde au plus fort taux de suicide et l’alcoolisme est un vrai fléau. La dépression guette. La température est glaciale et il n’y a que trois heures d’ensoleillement par jour.

La banquise joue-t-elle un rôle dans votre manière de composer ?

Elle est toujours présente, en filigrane. J’ai réalisé un morceau, par exemple, avec les craquements de la banquise. Il y a quelque chose de très organique avec cette glace qui grince et qui crée de belles harmonies, ces icebergs qui se brisent sous l’effet du réchauffement climatique. Un autre morceau a été construit autour des aurores boréales. Leur silence fait toute la beauté du son. Il y a quelque chose de quasi mystique. On se sent observé. Pourtant, à des kilomètres à la ronde, tout est blanc et silencieux. Mais on n’est pas seul.
Au Groenland, la mort est toujours très présente. Elle flotte dans l’air. Les hommes ont appris à vivre avec ce sentiment. On sort du village et au bout d’une dizaine de mètres, on a de la neige jusqu’aux cuisses. On a un fusil dans le dos parce qu’un ours peut débouler à n’importe quel moment. C’était parfois dur de garder le cap, de travailler dans ces situations extrêmes. Je me souviens aussi de ces moments où les Inuits égorgeaient les phoques à même la banquise. Le sang était partout. C’était un décor hitchcockien terrible. Un décor apocalyptique.

Le froid a-t-il joué un rôle lors des enregistrements ?

Il y a un morceau que j’ai composé avec tous les bugs des machines que j’utilisais sur place. Les enregistreurs, avec le froid, avaient un comportement très étrange. Ils étaient complètement déréglés. Ça donne des genres d’artéfacts sonores. Le froid a une incidence très concrète sur la musique.

Dans quel état d’esprit avez-vous enregistré ce projet ?

Cela s’est fait de manière complètement fluide. Presque inconsciente. Il n’y a eu pratiquement aucun doute. La musique est venue toute seule, comme une façon

Il y a un morceau que j’ai composé avec tous les bugs des machines que j’utilisais sur place. Les enregistreurs, avec le froid, avaient un comportement très étrange
Molécule

de se mettre dans sa bulle et d’arriver à vivre cette situation qui n’est pas évidente. La nature est très présente et dangereuse. Cette fragilité qui émane de cette nature et de l’homme que je suis est à prendre en compte dans le résultat final. Elle naît un peu du dogme que je m’impose. À savoir : partir sans rien connaître, ne pas trop savoir quoi faire en amont, et revenir avec un album fini. C’est une musique faite d’imperfections. Je photographie l’instant présent tel qu’il est vraiment. Ma musique est une photographie du Groenland. Je voulais m’y confronter, vivre quelque chose qui me dépasse et que je ne maîtrise pas. J’avais besoin de ça pour créer mon album. Ça m’inspire, ça me bouscule.

Vos morceaux abordent-ils des thèmes particuliers ?

Chaque morceau a sa propre histoire. C’est quelque chose de très instinctif et j’analyse souvent après coup. Il y a un morceau, par exemple, qui est fait à partir des cris d’une chienne. Dans notre village, il y avait 30 Inuits et 300 chiens. Les hommes sont très minoritaires. On entend parfois les enfants jouer, mais les aboiements restent omniprésents. Les chiens sont indispensables à la survie des hommes. C’est avec eux qu’ils se déplacent, chassent et se défendent. Seul bémol : ce ne sont pas des animaux domestiques, ils sont sauvages. Ils s’attaquent entre eux et s’en prennent parfois à la population. J’ai voulu faire un morceau autour de ça. Avec une chienne qui hurle et qui chante en même temps.

Comment qualifieriez-vous votre album ?

Il symbolise l’histoire d’un musicien et de sa reconnexion à la nature. C’est le cheminement d’un artiste qui redécouvre la noblesse des éléments qui l’entoure. De ce que ça impose. Je témoigne de quelque chose avant tout. Sans aucune prétention, de manière hypersubjective, j’essaie de faire passer des messages. C’est un instantané d’une période à un endroit précis, et peut-être que ça aura une certaine valeur dans quelques décennies.

 

Écouter-22.7°C, l’album audio (Because Music/Headbanger publishing)
Lire-22.7°C,  le livre photographique et épistolaire (éditions CLASSIC)
Voir-22.7°C, le film documentaire (produit par ZORBA)
Aller : Molécule, en concert à L’Élysée Montmartre le 8 mars

Par Manon Mercier


Cet article est le fruit d’un partenariat avec le CFPJ, dont douze étudiants ont traité spécialement pour Society des sujets sur les thèmes suivants : "Révolution" et "En Marge !".