EN MARGE !

Peines de cœur

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Ils ont été condamnés à plus de dix ans de prison et ont été confrontés aux nombreux problèmes de réinsertion. Parmi eux, peut-être le plus cruel, celui de “l’anesthésie affective”, un mélange de frustration émotionnelle et sexuelle, les empêchant d’aimer à nouveau une fois libres. Plusieurs d’entre eux témoignent.

En cet après-midi d’octobre froid et pluvieux à Paris, Bernadette tient son café brûlant entre ses mains, se réchauffant comme elle peut. Le genre de journée à rester au chaud. Même pour cette ancienne détenue. “Quand j’avais le droit à des permissions de sortie mais qu’il faisait un temps pareil, qu’est-ce que j’allais faire dehors ? Quand on est détenue pendant si longtemps, on devient comme un animal en cage, on s’habitue à y rester”, lâche-t-elle, la mâchoire serrée. En 2006, cette ancienne salariée dans le social de 59 ans, aujourd’hui à la recherche d’un emploi, a été condamnée à 20 ans de réclusion criminelle, faisant partie des quelques 8 500 “longues peines”, ces personnes condamnées à plus de dix ans de prison. Bénéficiant de remises de peine, elle a retrouvé sa liberté en novembre 2016. Si Bernadette a vécu une vingtaine d’années avec le père de son fils, désormais, elle est habituée à être seule. “On s’aperçoit à la sortie que pour de nombreux couples avec un ancien longue peine, ça ne marche pas. Il y a beaucoup trop de séquelles de la prison. Personnellement, j’y ai vu des choses horribles.

La plupart des longues peines sont insupportables car ils ont vécu beaucoup de frustration, alors leur conjoint doit être à leur disposition pour réparer tout le mal que la prison leur a fait
Jacques Lesage de la Haye

Pour Jacques Lesage de la Haye, psychothérapeute et ancien prisonnier, les longues peines connaissent le phénomène de “l’homme de métal”, titre de l’un de ses romans où il évoque cette “carapace” qui les entourent. À 79 ans, cet ancien braqueur a vécu un peu plus de onze ans en détention, de 19 à 30 ans. Il y a passé son bac et une partie de ses études. “Doctorant mais pas docteur” en psychologie, il a écrit clandestinement sa thèse en prison sur les effets psychologiques de la frustration affective et sexuelle des détenus. Désormais militant anticarcéral, il a bien analysé le phénomène. “Quand on sort d’une longue peine, on n’est pas apte pour aimer à nouveau. On est confronté à une anesthésie affective.”  L’anesthésie affective, Gabi Mouesca, l’un des leaders historiques de l’organisation séparatiste militaire basque Iparretarrak, l’a connue avant de rencontrer Maëlys, son actuelle compagne, avec laquelle il a deux enfants. Après 17 ans de prison, lui aussi avait cette “carapace” émotionnelle une fois sa liberté retrouvée. Entre quatre murs, il était “un tas de viande dans sept ou neuf mètres carrés”. “Peu à peu, tu sens que cette cuirasse disparaît à la sortie. J’étais comme un oignon à qui on enlève les pelures”, se souvient l’homme de 56 ans. C’est grâce à Maëlys qu’il a retrouvé un semblant de vie normale. “En juillet prochain, ça fera 17 ans que je suis dehors, et je suis incapable de dire si je suis normal. J’ai posé des actes qui le laisseraient penser. J’ai fondé un foyer, j’ai deux enfants. J’essaye d’être un papa à la hauteur de sa responsabilité mais je suis toujours habité par la prison.” Président d’une association qui aide à la réinsertion des prisonniers basques, il reste régulièrement en contact avec l’univers carcéral. Pour lui, pas de doute, la prison est un lieu “asphyxiant pour les sentiments”.

Gabi Mouesca.
Gabi Mouesca.

Une sexualité opprimée en prison

Avec ses tatouages de motard sur les bras, son mètre 90 et son crâne rasé, Éric Sniady a de quoi intimider. Le Ch’ti de 57 printemps en a passé 32 dans ce monde “ultraviolent” qu’est la prison. Lui assure qu’il ne l’est pas. Pour preuve, tombé pour vols à main armée dans les années 80, la presse l’avait surnommé “le braqueur poli”. “La prison est toujours en moi, j’ai vécu trop de souffrances et de violences. Parmi elles, il y a notamment les agressions sexuelles. “Bien sûr que ça existe, regardez ce qui s’est passé à Meaux dernièrement (en octobre, trois surveillants du centre pénitentiaire de la ville ont été accusés par un détenu de viol avec une matraque, ndlr) !” Ces actes restent difficiles à chiffrer. Surtout que par pudeur, beaucoup de détenus ne témoignent pas. “J’ai vu des mecs se prendre des manches à balais dans le cul ! Il y a des agressions sexuelles et homosexuelles en prison mais pas tant que ça. Moi je n’y crois pas, le pourcentage d’homos est assez faible”, glisse Éric Sniady en se rasseyant sur son siège, un brin mal à l’aise.

Je suis incapable de dire si je suis normal. J’ai posé des actes qui le laisseraient penser. J’ai fondé un foyer, j’ai deux enfants. J’essaye d’être un papa à la hauteur de sa responsabilité mais je suis toujours habité par la prison
Gabi Mouesca

La question n’est pas seulement réservée aux quartiers des hommes. “Il y avait un bon nombre du personnel féminin homosexuel. Beaucoup de détenues se faisaient attraper par les seins, par exemple. Une fois, j’ai même vu une fille se faire taillader le visage dans son lit pour une histoire de jalousie”, se souvient Bernadette. Arnaud Gaillard, sociologue auteur de Sexualité en prison, désirs affectifs et désirs sous contraintes, confirme : “Les tensions se manifestent autour des questions du désir. En clair, les détenues se piquent les femmes entre elles. Leur ego va être basé en fonction de qui elles ont dans leur lit. Tout le monde veut compenser la dévalorisation due à la détention. Les femmes redorent leur blason en étant celle qui faut être désirée. La pratique de l’homosexualité est plus libre que chez les hommes.” Selon lui, en prison, il existe deux types d’homosexualité chez les hommes : “Certains vont avoir des relations avec un homme qu’ils vont considérer comme une femme. C’est une forme d’homosexualité de substitution. Le corps du partenaire est là pour imager le corps d’une femme.” Et il y a l’homosexualité de circonstance, “par des hommes qui se disent hétérosexuels mais qui finissent par avoir des pratiques homosexuelles en prison parce que faute de merles, on mange des grives”. Pour tous les autres, il faut faire face à la question de la privation de la sexualité, ajoutée à celle de la liberté. Et cela passe souvent par les plaisirs solitaires.

De la misère sexuelle à l’anesthésie affective

Loin des regards, avec de l’imagination ou devant un écran, les détenus comblent le manque. Notamment le premier samedi du mois. “On m’a raconté que les soirs de diffusion de films pornographiques sur Canal+, il régnait un grand silence dans les prisons, raconte Aranud Gaillard. Chacun s’activait avec sa propre libido. Seul, à distance de la pudeur.” La masturbation en prison n’a pas seulement vocation à satisfaire une pulsion ou un plaisir. “Une bonne partie des personnes détenus hommes m’expliquaient que l’une des premières raisons de la masturbation en prison était de maintenir le bon fonctionnement des organes. Il n’était plus seulement question d’enrichir une narration libidinale. La masturbation était pratiquée pour être certain que cette partie du corps qui est l’endroit de l’intime avec le cerveau soit sauvegardée.” Pour Jacques Lesage de la Haye, qui a interrogé plus d’une cinquantaine de détenus pour sa thèse, le recours à la masturbation en prison “crée un mal-être affectif et une misère sexuelle. Les films érotiques et pornographiques sont un exutoire minimal. Il ajoute que l’absence prolongée de relations sexuelles débouche sur une “intolérance à la frustration et un état d’hypersensibilité”, qui participe à rendre les détenus violents et irascibles. Éric Sniady a connu cela et ne peut qu’approuver, pudiquement. Le problème étant que quand il est pratiqué seul, il peut “provoquer des éjaculations précoces ou de l’impuissance à la sortie. Environ 80% des anciens détenus souffrent de ça. C’est destructeur pour un homme”, déplore Jacques Lesage de la Haye. De son côté, Bernadette “fantasme” désormais la vie à deux mais a peur de s’y “confronter”.

Jacques Lesage de la Haye.
Jacques Lesage de la Haye.

À tel point qu’il lui est arrivé de rencontrer plusieurs hommes et de “disparaître” en changeant de numéro au moment où elle sentait qu’ils pouvaient réellement s’intéresser à elle. Cette opposition entre le fantasme et la difficulté d’apprivoiser le corps de l’autre est un thème récurrent pour les longues peines. Chez les femmes, la masturbation est aussi pratiquée à l’intérieur mais semble moins courante que chez les hommes. “Les femmes ne vont pas exprimer la même nécessité de faire fonctionner leur corps. Dans leur discours, elles disent beaucoup plus qu’elles ont un besoin de tendresse qui va passer par le sexe ou la périphérie du sexe”, analyse Arnaud Gaillard. Bernadette enchaîne : “Le manque d’affectivité était le plus dur mais je l’ai reporté sur mon fils, sur mes amis, sur les combat à mener au sein de la prison, où l’on est amputé de sa raison d’être un humain complet.”

“La prison fait son sale boulot”

Conscient de cette problématique aussi brûlante que taboue que représente la sexualité en prison, le ministère de la Justice a mis en place des unités de vie familiales (UVF) en 2003. Surnommés “baisodromes” par les détenus et les matons, les UVF sont de petits appartements meublés de 50 à 80 mètres carrés où les longues peines peuvent rencontrer leur conjoint ou leur famille. Selon les chiffres du ministère, il existe aujourd’hui 120 UVF réparties sur 37 des 186 établissements pénitentiaires français. Ces UVF sont “accordés tous les trois mois et durent de six à 72 heures max”, précise Éric Sniady. Même s’il regrette qu’ils soient utilisés comme une “carotte” avec les détenus, il reconnaît l’utilité de ces structures souvent loin des regards des surveillants, beaucoup moins pressants que dans les parloirs. “Les UVF ne sont pas des parloirs. Avoir une relation sexuelle dans les parloirs, c’est dégradant, c’est pire qu’entre animaux, il n’y a aucun plaisir”, estime Bernadette qui milite pour que ces UVF soient présentes dans toutes les prisons. Malgré tout, elles ne sont pas des remparts au délitement des couples du fait de la distance et de l’éloignement. La plupart du temps, ils ne résistent pas aux années d’incarcération. C’est ce qu’a connu Gabriel Mouesca, qui s’est marié en détention avant de divorcer au bout de dix années derrière les barreaux. “La prison a fait son sale boulot dans la relation et on est passés du lien amoureux au lien amical. À un moment est venu sur la table le mot divorce, se remémore-t-il, le regard au loin. L’absence de lien physique est presque secondaire. Quand tu sais que ton courrier va être lu par un magistrat et par des fonctionnaires pénitentiaires, tu sais que ton message va être violé. Tu envoies alors un courrier qui est presque neutre dans le fond et dans la forme, par pudeur. Sur le long terme, quand tu reçois un courrier tiède, qui n’est pas chaud comme un langage amoureux, tes sentiments deviennent tièdes et la relation amoureuse devient une relation d’amitié.

Éric Sniady et Marie-Agnès, sa compagne.
Éric Sniady et Marie-Agnès, sa compagne.

Une fois dehors, les longues peines sont constamment ramenées à leurs difficultés rencontrées en prison. En couple depuis quatorze mois, Éric Sniady en sait quelque chose. Il a rencontré Marie-Agnès, sa compagne, à Lille, lors d’une séance de dédicaces de son livre, Entre quatre murs.  “Les anciens détenus veulent rattraper les années perdues. La plupart des longues peines sont insupportables car ils ont vécu beaucoup de frustration, alors leur conjoint doit être à leur disposition pour réparer tout le mal que la prison leur a fait”, analyse Jacques Lesage de la Haye. Pour Bernadette, c’est dans les magasins de prêt-à-porter que ses années de prison lui reviennent à la figure comme un boomerang : “Dans les cellules, il y a une espèce de glace incrustée dans les murs que l’on ne peut pas déplacer, et on ne peut pas vraiment se voir. Le problème est que l’on ne sait pas comment on est foutue. C’est parfois un choc à la sortie quand on ne voit pas son corps pendant plusieurs années.” Après toutes ces années qui “déshumanisent”, elle semble résignée. “Je ne me sens pas spécialement désirable. Je ne suis plus dans la même attitude qu’avant. Ça me faisait plaisir de plaire, maintenant je m’en fous. Je me maquille seulement pour essayer de me donner encore une figure humaine.”

Par Charles-Édouard Ama Koffi à Bayonne, Lille et Paris / Photos : Charles-Édouard Ama Koffi


Cet article est le fruit d’un partenariat avec le CFPJ, dont douze étudiants ont traité spécialement pour Society des sujets sur les thèmes suivants : "Révolution" et "En Marge !".