EN MARGE !

S’habiller sans voir

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Trouver des vêtements qui nous plaisent n'est pas toujours simple. Le faire sans les voir l'est encore moins. Alors des initiatives naissent un peu partout, sous forme de chaînes YouTube, de marques de vêtements spécialisées ou d'associations comme Un regard pour toi, pour aider les malvoyants à soigner leur apparence.

Mardi après-midi, 14h. Céline*, 50 ans, se rend au centre commercial des Halles, au cœur de Paris, pour une séance shopping. Objectif : trouver une robe-pull, un gilet long noir et un legging avant la fermeture des boutiques. “J’ai le même style depuis des années, je veux le garder, mais je suis aussi ouverte à d’autres vêtements”, explique Céline. Direction Calzedonia, marque spécialisée dans les bas et collants, avant de faire un tour chez Zara. Bref, une séance shopping classique. Sauf que Céline est malvoyante. Et cette fois, elle est accompagnée de Mylène Pereira, 29 ans, bénévole de l’association Un regard pour toi qui, depuis 2014, conseille les déficients visuels dans leurs achats vestimentaires. La présidente, Hayette Louail, 30 ans, est elle-même atteinte de cécité. “J’ai toujours été soucieuse de mon apparence et nous vivons dans une société d’image, dit-elle. Quand on est déficient visuel, il est difficile de savoir quelle image on renvoie aux autres. J’ai donc voulu aider ces personnes à pouvoir suivre la mode, car c’était pour moi très important.” Depuis peu au chômage et passionnée de mode, Mylène Pereira voulait, elle, s’engager dans une association pour donner de son temps. Quoi de mieux alors que de “faire du shopping par procuration” ?

Associations, vêtements dédiés et chaînes YouTube

En France, 1,7 million de personnes sont atteintes de troubles de la vision, selon la Fédération des aveugles et amblyopes de France. Les déficients visuels, souvent dépendants de leurs proches, sont aussi entourés par plusieurs associations qui les aident à vivre simplement, à profiter de chaque activité,

En France,
1,7 million de personnes sont atteintes de troubles de la vision, selon la Fédération des aveugles et amblyopes de France

sportive, ludique ou professionnelle. “Un regard pour toi leur permet de s’émanciper par rapport à leur famille ou à leurs amis qui les habillent souvent selon leurs propres goûts. Ils ont peur d’avoir un style vieillot”, détaille Stéphane Garrido, qui fait partie de l’association. Ce stewart de 42 ans prend son rôle très à cœur : “Je vois des tendances différentes dans chaque pays où je vais, ça m’inspire beaucoup et je pense parfois aux adhérents, je me dit que tel ou tel article pourrait leur plaire.” Sandya Sandanakichenin, une autre bénévole de 24 ans, se souvient : “Pendant une séance shopping, j’ai voulu expliquer à une adhérente ce qu’était un cropped top. Je lui ai dit que c’était comme un t-shirt mais qui s’arrêtait au-dessus du nombril. Ça a été un bon moment de rigolade car elle ne comprenait pas l’intérêt de montrer son ventre.”

Ainsi, on voit naître de plus en plus d’initiatives dédiées à accompagner les malvoyants, stylistiquement parlant. Les frères Bryan et Bradford Manning, atteints d’une déformation génétique de la rétine et donc bien conscients que le toucher est pour certains primordial dans leurs choix vestimentaires, se sont lancés en 2016 dans l’élaboration de vêtements pour lesquels le tissu prime, mais pas au détriment du style. Leur marque, Two Blind Brothers, basée à New York, propose aux déficients visuels des basiques féminins et masculins fabriqués à partir de coton ou de bambou. L’objectif, résumé avec le slogan “Sentez la différence”, est d’obtenir un toucher doux. De jeunes malvoyantes ont également lancé leur chaîne YouTube de conseils beauté et mode. Parmi elles, la Britannique Lucy Edwards et la Canadienne Molly Burke. Toutes deux âgées d’une vingtaine d’années, elles passent plus de dix minutes par vidéo à détailler leur routine maquillage ou shopping. Molly Burke, égérie Dove, a plus de 195 000 abonnés et approche en moyenne les 15 000 vues à chaque nouvelle vidéo. Dans l’une d’elle, la jeune femme fait l’inventaire de ses derniers achats. Casquette, collier, ceinture, jean… tout y passe. “Ce top noir, aux manches longues, avec un imprimé rouge à lèvres ira parfaitement avec le collier que je vous ai montré et avec un jean.” Les youtubeuses s’adressent aux filles partageant le même handicap, mais pas seulement. Dans les commentaires, des jeunes filles, malvoyantes ou non, remercient Molly Burke pour ses conseils, lui demandent son avis pour l’achat de vêtements et l’encouragent.

“Montrez-moi, que je touche”

Aux Halles, Céline est un peu déçue. Il ne reste plus que deux leggings du modèle qu’elle affectionne chez Calzedonia, alors qu’elle en aurait voulu trois. Le vendeur lui en propose un autre, plus épais. “Montrez-moi, que je touche”, demande-t-elle. L’inspection commence. L’acheteuse tâte, longe les coutures, fait glisser le vêtement entre ses doigts. “Non, ça n’ira pas.”  On lui en apporte un autre, en similicuir cette fois. “La ceinture est plus fine et la matière ressemble plus à ce que je porte. » Céline veut bien essayer. Mais elle est dubitative. Mylène aussi. Céline passera pour cette fois. Chez Zara, la bénévole trouve un long gilet

Nous ne devons pas calquer le style des adhérents sur le nôtre, ils ont leur propre personnalité, nous devons juste être des assistants
Sandya, bénévole d’Un regard pour toi

noir. Une minute suffit à Céline pour affirmer que ce n’est pas la bonne taille : “Il est trop petit, il n’y a pas la taille au-dessus ?” Elle ne voit pas les vêtements, elle les ressent. Une manière de vivre la mode bien loin des habitudes des voyants – qui n’a pas déjà craqué pour une couleur ou un motif au détriment de la matière ? Au moindre doute, Mylène est là pour lui donner un avis neutre et objectif, c’est son rôle. Sandya détaille : “Nous ne devons pas calquer le style des adhérents sur le nôtre, ils ont leur propre personnalité, nous devons juste être des assistants.”  Un avis partagé par Stéphane : “Nous pouvons aimer un modèle qu’ils n’aiment pas et inversement. Il m’est arrivé qu’une adhérente flashe sur un t-shirt. Elle le trouvait agréable à porter mais il y avait une énorme tête de tigre dessus, jusque sur les manches. Je lui ai donc expliqué qu’elle ne pouvait pas aller travailler avec ce type de vêtement.”

Vers 16h, Céline met enfin la main sur un gilet noir long, mais au style plus sophistiqué que ce qu’elle recherchait. En fait, c’est Mylène qui l’a trouvé, et a tenté quand même : “Il est ouvert sur le devant comme tu le veux et les finitions sur le col et le haut des poches sont en similicuir, comme le legging de tout à l’heure.” Tournant le dos au miroir, Céline s’exclame dans un large sourire : “C’est joli !”

*le prénom a été changé

Par Lucile Deprez / Photo : association Un regard pour toi


Cet article est le fruit d’un partenariat avec le CFPJ, dont douze étudiants ont traité spécialement pour Society des sujets sur les thèmes suivants : "Révolution" et "En Marge !".