DILEMME

Contre-propagande, tracts et Brian Eno : comment s’organise le boycott culturel d’Israël?

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En 2005, un boycott culturel d'Israël était décrété pour soutenir le peuple palestinien. Depuis, de nombreuses organisations, des centaines d'activistes et une poignée d'artistes de renom, parmi lesquels Brian Eno et Roger Waters, se battent pour que leurs pairs y adhèrent. Avec plus ou moins de succès.
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30 octobre 2017, près de 20 000 personnes empruntent les escalators de la station de North Greenwich, dans le sud-est de Londres. En blouson de cuir ou long manteau noir, ils bravent le crachin glacial pour le plaisir : celui de voir Nick Cave & The Bad Seeds à l’O2 Arena, salle de concert monstre qui accueille le poète en plein milieu de ce que l’on dit être la meilleure tournée de sa carrière. Celle-ci, a-t-il annoncé, est censée s’achever le 20 novembre à la Menora Arena de Tel Aviv et une poignée de militants en K-way trempé est présente pour le faire changer d’avis. Lorsqu’ils ne soufflent pas dans leurs mains froides, ils tendent des tracts sombres à des fans intrigués, intimant à Cave d’annuler. Le même genre de scène se reproduit à Paris, Amsterdam, Berlin. À Bournemouth, dans le Sud-Ouest de l’Angleterre, un fan va jusqu’à l’interpeler sur la question. Cinglant, le chanteur répond : “Tu es venu pour écouter le concert ou pour parler politique ?” Pour les deux, rétorque le fan. Plus tard, Nick Cave s’approche pour lui serrer la main. À ce moment-là, les activistes pro-boycott pensent remporter une victoire, après la récente déconvenue de la campagne Radiohead, qui a bien fini par jouer à Tel Aviv.

Conférence de presse et liberté artistique

Le jour même de la première date, Nick Cave tient une conférence de presse. Blazer noir à fines rayures sur t-shirt blanc échancré, il déclare : “Je suis ici pour deux raisons. L’une, c’est que j’aime Israël et les Israéliens.” Le chanteur n’avait pas tourné en Israël depuis l’échec commercial de The Boatman’s Call, album paru en 1997. Pourquoi y retourner ? Parce qu’il en a marre de subir des pressions, assure-t-il. “L’autre raison, c’est que je fais un principe de me dresser contre quiconque voudrait censurer et faire taire des musiciens. En quelque sorte, on pourrait dire que c’est grâce à BDS que je joue ici.” Le BDS ? Trois lettres qui signifient “Boycott, Divestment and Sanctions”, nom d’une ONG fondée en 2005, qui organise différentes formes de boycott envers Israël. Membre du BDS France, Frank Barat n’en revient pas. En pleine réalisation d’un documentaire sur le mouvement, Barat est une figure de la lutte pour les droits des Palestiniens.

« C’est mon artiste préféré depuis que j’ai 16 ans. Je l’ai vu cinq fois en concert. Quand j’ai lu qu’il jouait en Israël, ça a été un choc. Je me suis dit que ce n’était pas possible, que c’était une connerie »
Franck Barat, membre de BDS France

Aujourd’hui, il travaille pour un institut transnational, vit à Bruxelles et a deux enfants. Pour endormir le plus grand, il aime lui chanter une ballade de son artiste préféré : Into My Arms. Par Nick Cave. En veste de sport vert et jaune sur t-shirt noir, il explique : “C’est mon artiste préféré depuis que j’ai 16 ans. Je l’ai vu cinq fois en concert.  Quand j’ai lu qu’il jouait en Israël, ça a été un choc. Je me suis dit que ce n’était pas possible, que c’était une connerie.” Outre un amour pour sa musique, Frank pensait aussi jusqu’en 2017 partager des opinions politiques avec son –ancien– héros. “Il est parrain de Hoping Foundation, qui fait de l’humanitaire avec la Palestine, explique-t-il. Il a levé des fonds, fait des vidéos pour les enfants de Gaza. Par mon intermédiaire, il a signé deux lettres pour soutenir des activistes, et surtout une appelant à un embargo militaire sur Israël. Il n’y a même pas un an, Nick Cave était pour moi le prochain à annoncer son soutien à BDS.” Pendant des mois, Frank et d’autres activistes du BDS échangent des e-mails avec le manager de Cave. Parmi eux, le leader de Pink Floyd, Roger Waters, et le musicien expérimental et producteur de la trilogie berlinoise de David Bowie, Brian Eno. 

Né le 15 mai 1948, Eno trouve toujours amusant de partager sa date de naissance avec celle de l’État d’Israël. Une coïncidence qui déclenche dès l’adolescence une passion pour le pays. “Je supporte toujours l’idée de l’existence d’un État israélien, assure-t-il par téléphone, marchant chez lui entre deux sessions d’enregistrement à Londres. Je comprends pourquoi les Juifs du monde veulent avoir une terre.” Compagnon de route du BDS, l’auteur de Music for Airports envoyait en 2014 150 e-mails –qu’il appelle toujours “lettres”– à divers artistes et musiciens pour expliquer son soutien au boycott. “Mais je comprends que l’on ne suive pas ma position, précise-t-il. Je n’essaie jamais de convaincre qui que ce soit. J’essaie seulement d’exposer la situation aux gens. Ils peuvent m’écouter et ne pas penser que le boycott soit la bonne solution.” Si c’est le cas, Eno dégaine toujours le même argument. “Que faire, alors ? Pensez-vous que les Palestiniens ne devraient simplement rien faire et attendre que ça passe ? Quelles autres options ont-ils ?”

Pour BDS, le boycott constitue en effet le dernier recours des Palestiniens. “Ils ont essayé la résistance armée, rappelle Barat. Ça n’a pas marché du tout. Ils se sont fait démonter et ça a été horrible pour eux ainsi que pour les Israéliens. La résistance pacifique ? Ils se sont fait tirer dessus. Il n’y a plus que ça à faire. Tant qu’Israël ne reconnaîtra pas le droit international, on appellera au boycott.” Malgré cet argument, les “lettres” envoyées à Nick Cave ou Jonny Greenwood avant lui ne font pas mouche. “Nick Cave a répondu que l’appel au boycott était limite antisémite, assure Barat. Il est allé jusqu’à citer Noam Chomsky, disant qu’il serait contre le BDS. Or, j’ai bossé avec Chomsky sur deux livres. Il a dit que c’étaient des conneries et qu’il avait juste des différences stratégiques avec le BDS. Le célèbre penseur américain, né dans une famille juive ashkénaze de Philadelphie, ajoute qu’il est opposé à toute “hasbara”. Une forme de propagande culturelle que Barat résume ainsi, prenant la voix d’un bureaucrate israélien : “Regardez, Nick Cave et d’autres viennent jouer ! Cela prouve bien qu’Israël est une démocratie.”

Un véritable apartheid ?

Pour autant, le dialogue entre Nick Cave et BDS est donc réel. Côté activiste, on est surpris et choqué du report de la conférence de presse. Nick Cave accuserait Eno et Roger Waters “d’humilier publiquement” ceux qui jouent en Israël. “Déjà, je ne brutalise pas les gens, pouffe Brian Eno. Tu n’obtiens jamais de bons résultats en forçant les gens. Ça n’a d’intérêt que s’ils croient en ce qu’ils font. À vrai dire, Nick Cave m’a écrit après cette conférence de presse. Il s’est excusé que cela soit sorti comme ça. Il ne voulait pas exactement dire ça.” Reste que Nick Cave, comme d’autres, défend un principe que nul démocrate ne viendra contredire : celui de la liberté artistique. Si un groupe veut jouer quelque part, il en a le droit. Et, comme dirait Thom Yorke : “Jouer dans un pays ne revient pas à soutenir son gouvernement.” Des arguments que Brian Eno comprend. “Il y a cinq ou six ans, j’ai moi-même pensé que BDS n’était pas la bonne solution, révèle-t-il. Je n’aimais pas l’idée que des artistes refusent de jouer quelque part. Puis j’ai comparé les problèmes. La vie de générations de réfugiés qui ne peuvent pas quitter Gaza, c’est plus important que la liberté artistique.”

« J’ai moi-même pensé que BDS n’était pas la bonne solution. Je n’aimais pas l’idée que des artistes refusent de jouer quelque part. Puis j’ai comparé les problèmes. La vie de générations de réfugiés qui ne peuvent pas quitter Gaza, c’est plus important que la liberté artistique »
Brian Eno

Finalement, pour BDS, le débat ne se situerait pas sur l’opposition entre liberté artistique et liberté tout court, mais dans la reconnaissance même de la situation des Palestiniens. Pour l’organisation, la Palestine est sujette à un état d’apartheid. “Comme en Afrique du Sud, assure Barat. C’est pour ça que l’archevêque Desmond Tutu et d’autres figures de la lutte anti-apartheid sont du côté du boycott.” Selon Barat et Eno, il suffit d’aller en Palestine pour constater la situation. Le militant parle de son premier voyage, en 2007. Pendant six mois, dans une école d’un camp de Naplouse aux murs criblés d’impacts de balles, il donne des cours de français à des enfants qui “connaissent par cœur les résolutions de l’ONU”. Plus tôt, Eno s’est lui rendu à Susya, un village près d’Hébron, où les habitants ont été déplacés par le gouvernement israélien pour que l’on opère des fouilles archéologiques, avant d’y installer une colonie en 1983. Certains habitants vivent désormais dans les grottes environnantes. Mais les deux hommes s’accordent sur ce qui les a les plus touchés : les checkpoints. “Celui de Bethléem, c’est une sorte de long couloir, avec des petites cages, décrit Barat, les traits tendus. Un haut-parleur gueule ‘Avance ! Avance !’ à 500 Palestiniens. On dirait du bétail.  Parfois, les gens restent coincés dans des tourniquets pendant deux minutes. Tu réalises qu’ils vivent cette humiliation chaque jour depuis des années.” Brian Eno renchérit : “J’ai rencontré un Palestinien qui travaillait en Israël. Il devait partir à 3h30 du matin, rester assis dans sa voiture à un checkpoint, parfois pendant des heures. Il a passé la moitié de sa vie dans sa voiture, sur ces quelques kilomètres.” Des checkpoints qui servent de porte d’entrée au sein du mur de séparation bâti par Israël en Cisjordanie en 2002, au cours de la seconde intifada et décrite comme une mesure d’autodéfense qui sauve des vies humaines”. Un argument que l’on peut entendre, sachant que cette “guerre des pierres” fit plus de 1 000 morts côté israélien et trois fois plus chez les Palestiniens. Néanmoins, la construction du mur est reconnue comme contraire au droit international, selon une décision de la Cour de justice internationale en 2004. Parmi les nombreux détracteurs de l’existence d’un état d’apartheid, Richard Ferrer, rédacteur en chef de Jewish News, éditorialiste pour The Independent et le Daily Mail, et opposant régulier au boycott. “Je ne comprends pas l’emploi de ce mot, assure-t-il. Ça ne veut rien dire. Je n’ai pas connu l’Afrique du Sud ou les États du Sud des États-Unis, mais je connais Israël. J’ai rarement rencontré une société culturellement plus diverse. Tu peux prier à la mosquée, à l’église, à la synagogue. Le taux de chômage en Israël est de 4%. Il n’y a pas de meilleure opportunité au Moyen-Orient qu’en Israël.”  

Lorde, Acid Arab & Nicolas Jaar

L’opposition de Ferrer à BDS ne s’arrête pas là. “Je ne dirai pas qu’ils brutalisent les gens, grimace-t-il. Mais quand tu es un jeune artiste et qu’une rock star comme Roger Waters vient te contraindre à faire quelque chose, tu as du mal à dire non. Il y a aussi beaucoup de pression sur les réseaux sociaux. Pourquoi voudrais-tu jouer en Israël si tu reçois tant d’hostilité ? Ça demande de la force de jouer en Israël.” L’éditorialiste fait référence à la dernière artiste en date à y avoir annuler des dates. Le 18 décembre, la popstar néo-zélandaise Lorde annonçait un concert au Tel Aviv Convention Centre, prévue en juin 2018. Très vite, la machine pro-boycott se met en marche. Brian Eno lui fait passer une lettre et le 21 décembre, deux activistes néo-zélandaises se fendent d’une tribune sur le site The Spinoff. Elles se présentent comme une Juive et une Palestinienne, qui serait née dans une grotte, au nord d’Hébron. Elles citent le petit-fils de Nelson Mandela, qui décrit Israël comme “le pire des régimes d’apartheid” et rappellent que “l’occupation viole la Convention de Genève”. Au début de l’article, un lien offre le contre-argument d’un membre de la communauté juive néo-zélandaise.

« Quand tu es un jeune artiste et qu’une rock star comme Roger Waters vient te contraindre à faire quelque chose, tu as du mal à dire non. Il y a aussi beaucoup de pression sur les réseaux sociaux. Pourquoi voudrais-tu jouer en Israël si tu reçois tant d’hostilité ? Ça demande de la force de jouer en Israël »
Richard Ferrer, rédacteur en chef de Jewish News

L’auteur argumente que l’exclusion n’est pas une solution et que les checkpoints sont mis en place pour des raisons de sécurité valables. Le 24 décembre, Lorde annule sa date et annonce être certaine d’avoir pris la bonne décision. Brian Eno envoie un nouveau courrier et prévient la jeune chanteuse : “Je lui ai dit de se préparer à beaucoup de merdes. Ça nous est arrivé à tous. Dès que tu prends position, on t’accuse immédiatement d’être antisémite. C’est une manière de tuer le débat. Parce que personne ne veut être accusé d’antisémitisme. Du moins, pas moi.” Dans une pub publiée dans le Washington Post, Lorde est accusée de sectarisme. Les deux activistes auteurs de la lettre ouverte sont, elles, poursuivies en justice pour “blessure émotionnelle” par trois ados israéliens, soutenus par Shurat HaDin, une ONG de défense des droits juifs et israéliens. Le boycott déchaîne toujours les passions, dans les deux camps. Mais pour les pro-Palestiniens, d’autres solutions protestataires existent. Le week-end des concerts de Nick Cave à Tel Aviv, le duo électronique français Acid Arab joue également en Israël, à Haïfa et Jaffa. Sauf que, via un post Facebook, les deux Parisiens précisent ne se produire que dans des “salles palestiniennes” pour des soirées “organisées par des promoteurs palestiniens”. En privé, le duo révèle : “Ça s’est très bien passé. Nous avons joué dans des salles combles devant un public phénoménal. Des personnes qui nous avaient incendiés sur Facebook ont compris un peu plus tard que l’on ne stigmatise personne. Nous avons juste choisi d’apparaître dans des endroits symboliquement liés à la Palestine pour marquer notre soutien à un peuple opprimé. Nous ne boycottons rien.” Dans une interview à Haaretz, Acid Arab rappelait que si tout citoyen de Tel Aviv venait au concert, ce serait plus difficile pour ceux de Gaza et de Cisjordanie. En septembre, en revanche, les Palestiniens se rendaient à un concert historique, celui de Nicolas Jaar à Ramallah, en Cisjordanie. Certains commencent même à rêver que les artistes organisent systématiquement deux dates lors de leurs tournées dans la région : une en Israël, l’autre en territoire palestinien. Mais comme tout le monde balance toujours à Brian Eno lorsqu’il aborde le sujet : “C’est plus compliqué que ça.”

Par Thomas Andrei