EN MARGE !

Les petits papiers

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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En 2014, accusé de ne pas avoir déclaré ses revenus en 2012 et de l’avoir fait hors des délais prescrits pour les années 2009 et 2013, Thomas Thévenoud, qui venait alors d'être nommé secrétaire d'État, était raillé sur la place publique. Parce qu'il n'avait pas respecté les règles, mais aussi parce que pour se justifier, il avait invoqué une peur un peu spéciale : la phobie administrative. Un mal dont certains souffrent au quotidien.
Comment c'est loin
Comment c'est loin

« Vous vous sentez comme un lapin face aux phares d’un semi-remorque. Il suffirait de faire un pas de côté, mais vous attendez le choc. » Voilà six ans que Thierry* laisse s’accumuler la paperasse dans sa boîte aux lettres. Il est atteint de phobie administrative. Pour cet ingénieur parisien, les problèmes ont commencé avec une déclaration d’impôts mal remplie. Pas de quoi s’inquiéter, a priori. Mais tout s’est vite enchaîné. Un soir, le quinquagénaire s’est retrouvé à cacher les centaines de lettres accumulées dans des sacs poubelle, direction la cave.

Être phobique administratif, c’est plus que repousser le moment où l’on va payer

La bureaucratie détruit le sens que les gens donnent aux choses
Nicolas Bichot, psychologue

sa facture ou appeler son banquier. C’est tout simplement l’ignorer. Ce que vivent Thierry, Violette*, Benjamin* ou encore Adrien* est loin d’être imaginaire. Même s’ils admettent volontiers une tendance plus forte que la moyenne à la procrastination, ils sont bien sujets à une phobie, que l’on peut diagnostiquer d’après trois éléments selon Nicolas Bichot, psychologue clinicien. « une peur déraisonnée, un aspect comportemental comme un évitement et une manifestation physique comme la crise de panique ». Selon ce spécialiste, la bureaucratie « détruit le sens que les gens donnent aux choses ». Pour Adrien, phobique administratif mais également atteint du syndrome d’Asperger, « c’est une machine dont les rouages sont des êtres humains. Chaque fois, j’ai comme l’impression de me livrer à une espèce de culte, un dieu auquel je ne crois pas ».

Ennemi numéro un : la boîte aux lettres

Tous ont pu identifier un élément déclencheur les amenant à un tel dégoût. Pour Violette, tout a commencé après son divorce. En 2000, elle se retrouve alors avec son travail, son foyer et sa fille à gérer. C’en est trop. D’un revers de la main, elle balaye le pan administratif de sa vie : « Il fallait bien que je fasse des impasses sur les contraintes qui étaient les miennes. » Pour Benjamin, le calvaire a débuté quand il a voulu monter sa boîte : « Il a fallu que je me crée un statut d’auto-

Pendant ses séances, la psychologue
réhabitue d’abord le patient à ouvrir une enveloppe, puis deux et chaque jour un peu plus
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entrepreneur. Le drame. J’ai du tout déclarer sauf que je n’y connaissais rien. À la fin de l’année, j’ai vu que je devais un peu d’argent et puis ça s’est empiré. » Aujourd’hui, ce trentenaire rembourse ses impôts de 2014. En quatre ans de négligence administrative, il a accumulé 15 à 20 000 euros de dette. S’il est depuis devenu  « très carré et très ordonné » dans son boulot, il songe tout de même à passer salarié, « pour avoir moins de paperasse à remplir ».
Quand on est phobique administratif, de fil en aiguille, la boîte aux lettres devient l’objet de toutes les angoisses. Benjamin, artiste trentenaire, n’a même pas les clefs de la sienne. « Sinon, je serais sans cesse en train de m’angoisser en me disant qu’il faut que j’aille voir. » Si certains ne font que la snober, d’autres établissent des stratégies d’évitement. « Une de mes patientes allait jusqu’à changer de chemin pour ne pas passer devant, se rappelle Nathalie Aulbert-Bailly, psychologue. La vision et parfois la simple pensée de l’objet peut ramener à cette peur et provoquer des crises de panique. »

Certains ont entrepris de se faire aider. Thierry a consulté un psychologue. « Il faut travailler sur la relation entre les pensées et les comportements pour arriver à une restructuration cognitive et une remise en cause de la pensée », explique Nathalie Aulbert-Bailly, psychologue. Pendant ses séances, elle réhabitue d’abord le patient à ouvrir une enveloppe, puis deux et chaque jour un peu plus. D’autres se font épauler par des professionnels du rangement. C’est le cas de Violette, qui a fait appel à FamilyZen, une agence d’assistance administrative. « Mentalement, cela me prenait un temps démesuré, dit-elle. Désormais, Adeline (son assistante, ndlr) s’occupe de tout et me fait des comptes rendus que je ne lis d’ailleurs pas, sauf s’il est écrit “urgent” dans l’objet du mail . »

Par Chloé Joudrier


Cet article est le fruit d’un partenariat avec le CFPJ, dont douze étudiants ont traité spécialement pour Society des sujets sur les thèmes suivants : "Révolution" et "En Marge !".