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Lire aux éclats

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Sophie-Marie Larrouy a débarqué dans la Matinale de Canal+ en 2010, avec dans ses bagages un diplôme d’une des meilleures écoles de journalisme de France, un passé de galère en Alsace, son personnage parodique Vaness la Bomba et un syndrome de l’imposteur gros comme ça. Elle y est restée deux ans, avant de faire mille autres choses, comme par exemple du cinéma ou un guide pour ne pas devenir un vieux con. Elle vient de publier son premier roman, L’Art de la guerre 2. Deux cent vingt-quatre pages qui permettent de mieux regarder la vie.
Sophie-Marie Larrouge
Sophie-Marie Larrouge

Saint-Louis est une ville du Haut-Rhin, dans le Grand-Est, qui a fêté cette année ses 333 ans et compte pas moins de 20 200 Ludoviciens pouvant profiter à leur guise d’une médiathèque, d’un espace d’art contemporain, ainsi que d’une situation privilégiée, au carrefour de trois pays : la France, la Suisse et l’Allemagne. Mais Sophie-Marie Larrouy préfère dire qu’elle vient de Mulhouse, “parce que Saint-Louis, tout le monde s’en fout. Et quand les gens ne s’en foutent pas, ça veut dire qu’ils connaissent parce que c’est une plateforme de trafic de drogue, donc bon”. Elle veut bien redorer le blason de sa région d’origine –“Je me suis tellement foutu de sa gueule que j’ai une dette envers elle”–, mais il y a des limites.
Sophie-Marie Larrouy, c’est cette fille qui est allée chercher son bac L en combo tailleur blanc/borsalino à bords rouges en pensant qu’elle était “au max”. Puis qui

C’est un truc de milieu populaire de prendre du recul sur tout, de se dire : ‘C’est pas grave. Si ça marche, ça marche ; mais si ça ne se fait pas, c’est que ça ne devait pas se faire.’ C’est faux, c’est juste qu’on n’ose pas se dire qu’on a envie que ça marche
SML

a été caissière “au Géant Cas’ de Saint-Louis” entre une inscription classée sans suite en licence de médiation culturelle et communication et un début de carrière en tant que loueuse de voitures à l’aéroport –“Je travaillais douze heures par jour en talons de 10 parce que ces connards te disent : ‘C’est mieux en talons!’ Bien sûr, c’est mieux en talons, bah mets-en alors!”–, le tout en traînant “comment dire… bah une dépression”. Mais Sophie-Marie Larrouy, c’est aussi cette fille qui a passé un peu de sa vingtaine enfermée chez elle tous les jours de 8h à 21h à « faire des fiches sur tout, comme Carrie Mathison » pour entrer à l’École supérieure de journalisme de Lille par pur devoir de revanche après qu’on lui a dit lors d’un entretien qu’elle n’avait pas assez de culture générale. “À l’ESJ, ils ne me calculaient pas, se souvient-elle. Pour eux, j’étais ‘Machine qui fait des vidéos sur Internet’ parce que j’étais en alternance chez Madmoizelle.com et que j’avais créé Vaness la Bomba (une parodie de blogueuse qui chantait et se maquillait trop en total look Loana by La Halle, ndlr). Mais c’était marrant. Eux étaient tous à La Voix du Nord à Dunkerque, Calais, Wambrechies… Ils en chiaient des ronds de chapeaux.” Elle aussi les a passés, les entretiens face aux rédacteurs en chef de La Voix du Nord, sur la Grand-Place de Lille. Mais quand ils lui ont demandé pourquoi ils devraient l’embaucher, elle a répondu, qu’en fait, ils ne devraient pas. “Bah n’empêche qu’aujourd’hui, j’ai du travail.”

De Géant Cas’ à Canal+

Aujourd’hui, elle fait tomber les tabous sur la sexualité dans L’Émifion, un podcast bimensuel, en plus d’animer le sien, À bientôt de te revoir, où elle donne la parole à qui elle veut, tout simplement. Avant, elle a zigzagué. On l’a lue dans Brain, Fluide.G, Muteen. Elle a fait “un peu de web, quelques livres, un peu de cinéma”, notamment 20 ans d’écart avec Virginie Efira et Pierre Niney de la Comédie française. On l’a vue dans la Matinale de Canal+. On l’a écoutée sur France Inter –“mais il fallait faire court, précis, si possible tacler un peu le gouvernement et je m’en fous de faire des blagues politiques.” Elle s’est aussi offert un one-woman-show en 2013, intitulé Sapin le jour, ogre la nuit, écrit et joué par elle-même, pour que celui dont elle était folle amoureuse et qui l’avait quittée la regrette. “Des trucs super, j’en ai fait plein, mais je m’en foutais, appuie-t-elle en précisant qu’elle a mis longtemps à estimer qu’elle avait le droit d’écrire, de produire, de jouer, et encore quelques années de plus à parer ce droit de fierté.

Si je n’avais pas perdu de temps, je n’aurais rien à raconter
SML

À Canal, j’écrivais mes textes à 7h50 dans un couloir, pour passer à 8h05. Je n’avais pas conscience de la responsabilité qui était la mienne en ces lieux.” Mais pourquoi ? “C’est un truc de milieu populaire de prendre du recul sur tout, de se dire : ‘C’est pas grave. Si ça marche, ça marche ; mais si ça ne se fait pas, c’est que ça ne devait pas se faire.’ C’est faux, c’est juste qu’on n’ose pas se dire qu’on a envie que ça marche.” Puis, elle ajoute : “Je pourrais dire que j’ai perdu du temps pour rien, mais non. Si je n’avais pas perdu de temps, je n’aurais rien à raconter. Sur comment tu te sabordes toi-même, et les raisons marrantes qui font que tu te sabordes.” Sophie-Marie Larrouy vient donc de mettre à profit tout ce temps pas vraiment perdu en publiant son premier roman, L’Art de la guerre 2, dans lequel elle parle d’elle en se doutant bien que ça parlera à d’autres.
Et elle veut leur “montrer que c’est possible”, en commençant par ne plus avoir honte d’occuper l’espace public. “À 20 ans, je me sentais vraiment toute seule, et ce sentiment de solitude me glace encore. C’est aussi pour ça que j’avais envie de faire un truc public, je crois. De régler mes problèmes mais pas toute seule. Désormais, je me sens hypersereine, et si quelqu’un, quelque part, voit ou lit ce que je fais et que ça peut lui faire oublier pendant dix minutes que c’est la merde en général, c’est vraiment cool. C’est un peu égocentrique, hein. Je suis quand même comédienne aussi, faut pas l’oublier…” Même que son tout premier rôle au théâtre, alors qu’elle ne parlait pas trop bien encore, c’était le chat de la mère Michel. Un signe parmi tant d’autres que rien n’est jamais vraiment perdu.

“Je suis vénère et j’ai pas le temps” 

Pour écrire L’Art de la guerre 2, Sophie-Marie Larrouy est partie d’un constat simple : « Je suis vénère et j’ai pas le temps.” Une colère pressée qui vient peut-être de ce sentiment qui l’a souvent empêchée de ne reculer devant rien : « Je savais que je pouvais faire mieux, mais je n’avais aucune volonté.” Ou de tous ces matins à se lever en pleurant parce que la vie, ça va être long. À moins que ce ne soit « ce truc du syndrome de l’imposteur”. Toujours est-il que “SML” a juste eu à poser ce qui s’est passé et comment elle a ressenti toutes ces années à observer les autres s’efforcer de profiter, persuadée qu’elle valait mieux mais sans savoir pourquoi ni comment faire pour que ça se voie. Les voisins qui visitent sa grand-mère à l’improviste, ses amies avec qui elle sèche les cours pour aller inventer des chorés sous un pont, la prof de sport qui s’assoit toujours à l’avant du bus et pose toujours son bras sur le siège de devant ou le plan cul minable qui tarde à envoyer le texto tardif qu’elle attend quand même parce qu’un peu d’amour quel qu’il soit pourquoi pas.

Une autobiographie –“Je n’aime pas parler d’autobiographie, à 33 ans, ça fait pompeux”–, ce sont des souvenirs. Les souvenirs de Sophie-Marie Larrouy sont ceux des enfants pas aisés du tout, ceux des gens de l’Est, ceux des filles, ceux des femmes, ceux des provinciaux qui débarquent à Paris et s’habillent mal bien pour aller en soirée, ceux des jeunes adultes qui ne savent pas trop comment être ce qu’ils sont… Bref. De celles et ceux dont on ne parle pas, ou alors avec un peu de condescendance. « Je suis née dans les Vosges dans la montagne. Quand on était petits, avec mes quarante mille cousins, on jouait dehors toute la journée et on rentrait quand on avait faim, et notre grand-mère nous faisait des beignets à la myrtille. Donc ça va comme début d’histoire.” La suite : un déménagement pour

“Je déteste les Beatles.”  Heureusement pour elle, le fond sonore familial, c’est plutôt Johnny Hallyday
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cause de licenciement de son père. Direction l’Alsace. “J’avais 5 ans, je n’en avais pas conscience, mais on est partis sans avoir de point de chute. Donc pendant cinq mois, on a vécu dans un camping. Moi, j’étais contente, j’étais avec ma famille, on dormait tous ensemble dans une tente, c’était trop bien. Ce que je n’avais pas compris, c’est qu’on était SDF, en fait.” Une période dont elle garde une seule séquelle : “Je déteste les Beatles. C’était le mois de septembre, on était en Alsace, donc il faisait vraiment mauvais. Et quand il y avait de l’eau dans la tente, on me mettait dans la voiture le temps de vider, de ranger les trucs avec une seule cassette qui tournait en boucle dans le poste: les Beatles.” Heureusement pour elle, le fond sonore familial, c’est plutôt Johnny Hallyday, « ou Nostalgie parfois, mais parce que sur Nostalgie, ils passent beaucoup Johnny”. Cette base faite de sucre, d’humidité et de variété française, Sophie-Marie Larrouy s’en est servie pour commencer à exister. Au début de sa vie, d’abord. Et puis en écrivant ce livre au sein duquel elle grandit et qui lui ressemble beaucoup, quoique peut-être un peu moins maintenant qu’il est publié et qu’il l’a “apaisée, libérée d’un truc” : il rend le triste drôle et le drôle émouvant, il est “tout doux, délicat, sensible et gentil mais avec une envie de se battre tout le temps, une dimension de guerre”. D’où le titre : L’Art de la guerre 2. Tel un pseudo Msn, L’Art de la guerre 1 était déjà pris. Pour un traité de stratégie militaire ; celui de Sun Tzu, qui a “vraiment écrit un bel ouvrage, admet Sophie-Marie Larrouy sans rancune. C’est hyper-rapide à lire, c’est très beau, il y a des punchlines, c’est marrant.” Si Sun Tzu était là, du haut de ses 2 561 ans, il pourrait dire exactement la même chose de ce deuxième tome.

 

Lire : L’Art de la guerre 2, de Sophie-Marie Larrouy (Flammarion)

Voir : le chapitre 6, adapté en court métrage

Par Noémie Pennacino / Photo : Laura Gilli