Jeux olympiques d'été

Partie de crache-crache

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Dimanche dernier, comme chaque premier dimanche d’août depuis plus de 20 ans, environ 200 personnes venues du monde entier se sont retrouvées sur le port de Moguériec, à Sibiril, dans le Finistère, pour participer au championnat international de cracher de bigorneau. Avec un record à battre, et pas mal de salive à perdre.
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Ce dimanche 5 août, alors que la canicule sévit sur la France, un petit village de la pointe nord du Finistère résiste. À Sibiril, la température peine à dépasser les 24 degrés. Un temps idéal pour célébrer la fête du port de Moguériec. Il est 14h et les visiteurs affluent déjà. Ils sont venus du monde entier avec un objectif clair : faire tomber le record mondial de cracher de bigorneau –11,04 mètres– détenu depuis 2011 par Alain Jourden.

Cette discipline un peu loufoque serait le fruit de l’imagination de…CRS. Chargés de surveiller les baignades même par temps de pluie, ces derniers auraient pris l’habitude de cracher des bigorneaux le plus loin possible pour tuer l’ennui. “C’est ce qu’on raconte, mais est-ce que c’est vrai…” commente Monique Gestin, l’une des huit bénévoles de cette 22e édition. C’est elle qui s’occupe de ramasser les coquillages pour la compétition depuis des années. “J’essaye de prendre à peu près toutes les tailles mais l’idéal, c’est 1,5 centimètre, au-delà, on risque de s’étouffer.” Les mauvaises langues qui accusent le tenant du titre de ne pas jouer le jeu et de venir avec ses propres bigorneaux ? “C’est moi qui les ramasse, je sais que c’est faux. En revanche, il me demande toujours d’en prendre des moyens.” Après une bonne heure de pêche, le seau est plein. Quatre kilos de bigorneaux de chien, une espèce non comestible, qui seront remis en mer après la compétition. “Quand ils auront craché tout ça, on sera riches!” s’amuse Monique, avant de préciser que l’argent récolté pendant la compétition sera reversé à l’école publique de Sibiril.

Balles neuves.
Balles neuves.

Sa sœur, Michèle, est venue de Concarneau avec son mari et son fils, Gildas, pour l’aider. Dès 10h30, ils étaient sur le pont pour ratisser la piste et gonfler les ballons, avant de prendre un déjeuner léger et arrosé et de filer sur place, où la 22e édition du championnat international de lancer de bigorneau va commencer. C’est à Jean-Yves Gac que l’on doit l’internationalisation de ce concours. “C’est parti d’une déconnade et c’est devenu un buzz, précise Lévy, son compagnon. Mais on ne se prend pas au sérieux, il faut que ça reste drôle.”

Adrénaline, filet de bave et hymne italien

13h55. C’est l’heure de partir. Une fois sur place, Michèle s’occupe de la caisse et Gildas de l’animation. L’inscription coûte deux euros et chaque participant a le droit à trois bigorneaux. Le lancer le plus long est retenu. Évidemment, les concurrents peuvent tenter leur chance plusieurs fois, à condition de repasser à la caisse. Les visiteurs s’attroupent autour de la piste mais personne n’ose se lancer. Pour donner l’impulsion, Carole, une bénévole, montre l’exemple.

Le dernier jet ne sert à rien. On s’époumone. C’est sur le deuxième que tout se joue
Dominique Mastelli, un participant

Elle en profite pour révéler son petit secret. “Il faut bien mettre sa langue dans le trou du bigorneau pour créer un appel d’air.” “Comme à la maison”, enchaîne Gildas, jamais avare d’un bon trait d’esprit. 4,10 mètres. La prestation de Carole pousse les plus timides à se lancer, comme Lois et son père, venus des Yvelines. “Au début, j’avais peur de cracher à cause du monde”, raconte l’enfant de 10 ans, encore ému de sa performance. Le premier jet a été difficile, le bigorneau est resté collé à sa langue, laissant s’échapper seulement un petit filet de bave. Loin de se laisser démonter, Lois a finalement réussi à propulser le coquillage à 3,40 mètres, soit un centimètre de moins que son père, qui avoue avoir contenu son élan par “peur de perdre (s)on dentier”.
Il y a les timides, et il y a ceux qui avaient prévu le coup depuis longtemps. Déçus d’avoir manqué ce rendez-vous l’année dernière, Guillaume, 36 ans, et Kévin, son beau-frère américain, sont venus en vélo du village voisin, spécialement pour ça. Cela valait le détour car avec son lancer à 6,60 mètres, Kévin prend la tête de la catégorie internationale. “On s’est entraînés à cracher toutes sortes de trucs ce matin, on est plutôt contents”, se réjouissent les deux compères, avant de partir faire un tour à la buvette.
Entre deux novices, Céline Buffet, tenante du record féminin –5,95 mètres– a tenté de passer incognito. Manque de chance, Monique et Gildas l’attendaient de pied ferme. “Elle remporte tous les titres depuis cinq ans, Céline Buffet est avec nous”, annonce Gildas dans le micro. Tonnerre d’applaudissements. 5,89 mètres. Cela suffit pour remporter le trophée dans la catégorie féminine, mais le record n’est pas battu.  

Piste
Le terrain de jeu.

Le clou du spectacle a lieu à 17h avec, d’abord, Dominique Mastelli, un psychiatre brestois d’origine italienne, fervent adepte de la discipline. Dominique est venu pour faire le show. Habillé aux couleurs de l’Italie, il commence par faire résonner Fratelli d’Italia, l’hymne italien, afin de se donner un peu de courage avant de s’élancer. Selon lui, “le dernier jet ne sert à rien. On s’époumone. C’est sur le deuxième que tout se joue”. Raté. “On n’a pas gagné la Coupe du monde, alors je devais bien me rabattre sur quelque chose”, lâche-t-il, bon joueur, avant de préciser que cette compétition doit rester “quelque chose de fantasque”. Ce n’est pas vraiment l’avis d’Alain Jourden, qui vient ici chaque année “comme aux JO”. Et pour cause, il a remporté toutes les éditions depuis 2005, exceptée la dernière. Champion de lancer d’artichauts et de cracher de noyau de cerise, le Plougoulmois de 57 ans au record invaincu en connaît un rayon en concours insolites. Malheureusement, il n’est pas venu remettre son titre en jeu cette année. Le record de la journée s’élève donc à 8,18 mètres. Place donc au bal. Les 100 litres de pâte à crêpes prévus pour l’occasion ont été pratiquement écoulés et il n’y a déjà plus de sardines. Mais à défaut de bien cracher, les visiteurs ont bien dansé.

Par Laure Giuily